| On en parle beaucoup... Mais cette désignation
"choc" d'un projet complexe risque d'être une source
de confusions auprès d'un public mal informé et peu
versé dans les questions énergétiques. Il nous
paraît donc utile de faire le point sur ce sujet d'actualité.
Nous nous proposons de clarifier d'abord les définitions,
puis d'évaluer, en nous basant sur des études récentes
(en particulier celle de l'Institut Paul Scherrer, PSI), les chances
d'atteindre les objectifs visés.
Energie et puissance
Le watt [W] et une unité de
puissance. Or le projet vise à une limitation de la consommation
globale d'énergie. L'énergie, c'est par exemple, sous
sa forme mécanique, un travail, tel que celui qu'il faut
fournir pour élever un poids à une certaine hauteur,
ou déplacer un train de Genève à Zurich. Il
faut de l'énergie thermique pour faire bouillir une marmite
d'eau, ou de l'énergie électrique pour éclairer
nos rues ou faire fonctionner nos ordinateurs.
L'unité d'énergie, dans le système international,
est le joule [J], défini par
une force de 1 Newton (ou 0,102 kg1) exercée sur
une distance de 1 mètre. Mais cette unité est très
petite: en pratique on utilise un multiple du joule, par exemple
le mégajoule (un million de joules, ou 106 J)
ou le térajoule (un million de mégajoules, ou 1012
J). Dans la vie courante, on utilise le plus souvent le kilowattheure
[kWh], un kWh valant 3,6.106
J.
La puissance, c'est le quotient de la quantité d'énergie
fournie (ou absorbée) par le temps durant lequel elle est
appliquée. C'est en terme de puissance qu'a été
dimensionné le moteur de votre voiture, un équipement
de production d'électricité, un grille-pain ou une
locomotive. La puissance se mesure en watts [W],
un watt correspondant à une énergie d'un joule fournie
en une seconde, le plus souvent en kilowatts [kW]
= 1000 J/s ou en mégawatts [MW]
= 106 J/s. Ces dernières unités remplacent
le cheval-vapeur [CV]utilisé
par nos parents (1 CV = 736 W).
Ainsi, pour élever d'un mètre un poids de 102 kg*
(=1000 N) en une seconde, il faut appliquer une puissance de 1 kW.
Si la même opération peut être faite en 10 secondes,
il suffira de 100 W, mais si l'on veut que la charge soit montée
en 0,1 seconde, il faudra un moteur de 10 kW. Une certaine quantité
d'énergie peut être délivrée par une
très forte puissance appliquée pendant un temps très
court (un éclair par exemple), ou par une puissance faible
appliquée pendant un temps long (comme une pile ou une cellule
photovoltaïque).
1Le poids est la force exercée
par la pesanteur terrestre ( 9.81 m/s2) sur une masse. Le poids
d'une masse de 1 kg correspond donc à une force de 9,81 Newton
[N], autrement dit 1 N = 0,102 kg-force, abrégé kg*
Que veut-on exprimer en disant "société à
2000 watts" ?
Chaque être humain, pour vivre, a besoin d'énergie.
Il la puise dans sa nourriture, mais il lui faut aussi recourir
à des sources externes pour se chauffer, s'éclairer,
faire cuire ses aliments, se déplacer. Il lui faut du feu,
mais aussi de l'électricité, et des carburants pour
circuler. Les statistiques permettent de chiffrer la quantité
d'énergie totale consommée, en une année, par
un individu.
On évalue la moyenne mondiale à une valeur de l'ordre
de 63'000 MJ (les pays les plus pauvres inclus !). En supposant
(ce qui est bien loin d'être le cas !) que cette énergie
a été fournie par une source fonctionnant de façon
continue et constante tout au long de l'année, on peut calculer
la puissance qui serait nécessaire. Sachant que 1 MJ correspond
à 280 Wh, on trouve justement 2000 W.
2000 watts, c'est donc la puissance qui devrait être mise
à contribution en permanence pour satisfaire la consommation
énergétique annuelle de chaque personne sur notre
planète. C'est bien sûr une moyenne, puisque les besoins
varient fortement d'une région à l'autre du globe.
Par exemple dans les pays froids, on a besoin de beaucoup plus d'énergie
pour le chauffage (qui constitue chez nous une part importante de
notre consommation) que dans les pays chauds.
La consommation énergétique suisse
Electrosuisse
(SEV) et l'Association
des entreprises électriques suisses (AES) publient chaque
année des statistiques détaillées dans leur
excellent Bulletin. Nous en avons tiré les chiffres donnés
ici, valables pour l'année 2005.
La consommation finale, toutes énergies confondues, s'est
élevée chez nous à 890'440 térajoules
[TJ]. Le pays comptant alors 7,46 millions d'habitants, la consommation
par tête a été de 119'362 MJ, soit 33'160 kWh/hab/an.
Avec 8766 heures par année, cela correspond à une
puissance continue de 3.8 kW.
Mais pour comparer ce chiffre avec la moyenne mondiale de 2 kW,
il faut se baser sur l'énergie primaire. C'est l'énergie
contenue à l'origine dans les agents énergétiques
de base (par exemple gaz naturel, pétrole brut), avant leur
utilisation. Le rendement de nos installations ne peut en effet
jamais être de 100 %, il y a toujours des pertes. Pour la
production d'électricité à partir de sources
thermiques (combustibles fossiles ou nucléaire) en particulier,
le rendement ne peut s'élever, du fait des lois inexorables
de la thermodynamique, qu'à un niveau compris entre 30 et
50 %.
Dans le calcul de la consommation énergétique suisse,
on a considéré, pour les combustibles (mazout, gaz
naturel, et, dans une très faible mesure, bois et charbon)
et les carburants (produits pétroliers), leur pouvoir calorifique.
Pour l'électricité d'origine hydraulique, on se base
sur l'énergie brute fournie par les alternateurs. Ce n'est
que pour l'électricité d'origine nucléaire
ou fossile que l'énergie primaire diffère considérablement
de l'énergie finale : on a pris en compte dans ce cas comme
base l'énergie thermique produite par les réacteurs,
soit environ le triple de l'énergie délivrée
par les alternateurs. Calculée sur la base de l'énergie primaire, on arrive
pour la Suisse à une puissance continue de 4.8
kW. En tenant compte de l'énergie dite grise, c'est
à dire de celle qu'il a fallu dépenser pour produire,
extraire, transporter et conditionner les vecteurs d'énergie,
on arrive à un niveau de l'ordre de 6
kW. Cette valeur est relativement modeste par rapport à
d'autres pays européens, comme la Belgique ou les pays Scandinaves
(plus de 8 kW), et surtout les Etats-Unis, dont la consommation
est le double de la nôtre ! A titre de comparaison, celle
du Bengladesh est de moins de 300 W...
Des confusion à éviter...
La désignation "2000 watts" évoque irrésistiblement
l'image d'une puissance électrique, alors que c'est bien
de la consommation globale d'énergie, sous toutes ses formes,
qu'il s'agit. La différence est de taille : en Suisse, la
part de l'électricité ne représente que 23
% de la consommation totale d'énergie, soit, ramené
à une moyenne annuelle par habitant, de 880 watts. Or on
confond souvent, dans les débats, l'énergie électrique
avec l'énergie tout court.
D'autre part, l'utilisation d'une valeur moyenne est trompeuse,
en ce sens qu'elle ne correspond pas à la réalité
de la consommation. Dans la vie quotidienne, c'est de puissance
(au sens de la grandeur physique définie plus haut) que nous
avons besoin. Or celle-ci varie fortement dans le temps. C'est en
hiver que nous devons nous chauffer, c'est au moment des repas qu'il
faut cuire nos aliments. C'est quand nous nous déplaçons
que nous mettons à contribution le carburant de nos véhicules,
ou l'électricité alimentant les transports publics.
Ainsi la puissance installée, susceptible d'être
fournie lors de pointes de consommation, et bien supérieure
à la moyenne annuelle calculée. Si par exemple la
consommation moyenne d'électricité d'un citoyen suisse
correspond à 880 W, ce sont 1'300 W que nos centrales doivent
pouvoir produire un jour d'hiver à midi. Faute de quoi, c'est
la panne générale, ou les délestages intempestifs...
Economiser, bien sûr, mais où ?
Les produits pétroliers et le gaz naturel représentent
en Suisse près de 70 % de la consommation d'énergie,
soit 38 % pour le chauffage et 31 % pour les transports. Il est
bien évident que c'est là que les économies
les plus substantielles peuvent et doivent être réalisées.
En matière de chauffage en particulier, on peut d'une part
améliorer l'isolation thermique des bâtiments, et rechercher
d'autre part des techniques de substitution aux combustibles fossiles.
La pompe à chaleur en est une illustration exemplaire.
Des efforts d'économie sont aussi nécessaires dans
le domaine des transports: le développement de moteurs moins
gourmands en est un exemple actuel. Par contre, il est beaucoup
plus difficile de trouver des substituts aux carburants fossiles:
divers essais sont en cours (véhicules électriques,
gaz naturel, pile à Combustibles, hydrogène), mais
aucune n'a encore débouché sur une réalisation
industrielle. Seuls les véhicules hybrides (combinaison essence
ou diesel + électricité) commencent à se répandre.
Quant aux biocarburants, ils mériteraient un commentaire
plus étendu. Bornons-nous à dire ici qu'ils sont bien
loin d'être "bio", au sens des marchandises définies
par ce label, c'est-à-dire produits avec peu d'énergie,
sans pesticides, en respectant la nature et le bien-être des
travailleurs...
Objectif primaire : la réduction des émissions de
CO2
Comme nous l'avions déjà affirmé dans le numéro
45 (mars 2007) de notre Bulletin, à propos de la politique
énergétique suisse, la priorité doit être
donnée à une réduction des émissions
de gaz à effet de serre, plutôt qu'à une diminution
linéaire de tous les agents énergétiques. C'est
notre dépendance des combustibles fossiles qu'il s'agit de
réduire avant tout, au vu de la menace de leur épuisement
à moyen terme, et de leur effet pervers sur le climat.
L'étude menée par le PSI (projet
GaBE: évaluation globale des systèmes énergétiques)
estime qu'avec les moyens technologiques dont nous disposerons au
milieu du siècle, nous pourrions au mieux réduire
nos besoins en énergie primaire (énergie grise non
comptée) à l'équivalent de 3500 W en 2050.
Avec un objectif de réduire les émissions de CO2
de 15 % par décennie, les combustibles fossiles ne représenteraient
alors plus que 37 % de l'énergie primaire (contre près
de 70 % aujourd'hui), le solde étant basé sur l'hydraulique,
le nucléaire et les nouvelles énergies renouvelables.
Un tel but implique des efforts qui seront importants ! Il ne suffit
pas de dire "il n'y a qu'à" : la plupart des mesures
préconisées obligeront en effet à remplacer
des appareils gourmands en énergie (lampes, moteurs, équipements
de toutes sortes) par des appareils économes. Une opération
qui va demander beaucoup de temps : d'habitude, on attend qu'un
appareil soit en fin de vie pour le remplacer, ce qui est aussi
une façon d'éviter la gaspillage : la production d'équipements
neufs consomme aussi beaucoup de ressources !
Et les coûts ?
L'Institut Paul Scherrer a chiffré les coûts additionnels
cumulés, en CHF2000, qui résulteraient des mesures
à prendre jusqu'en 2050. Sans limitation de l'énergie
primaire, mais en visant une réduction des émissions
de CO2 de 15 % par décennie, on arrive à
70 milliards au minimum. L'énergie primaire par habitant
en Suisse équivaudrait alors à 4500 W.
La réduction de l'énergie primaire à l'équivalent
de 4000 W sans réduction du CO2 coûterait
quelque 10 milliards, ce qui est encore relativement bon marché.
Mais pour descendre à 3500 W, on arrive à plus de
30 milliards. Pour atteindre le même but, mais en demandant
une baisse du CO2 de 15 % par décennie, on dépasse
les 100 milliards de Frs. Les coûts, on le voit, croissent
beaucoup plus vite que les performances demandées.
Les publications du PSI sont accessibles
sur Internet
www.psi.ch
Consulter en particulier l'édition informatique du
bulletin :"le point sur l'énergie",
le
numéro 18 [avril 2007] est consacré à
la société à 2000 watts |
|