| Le regain d'intérêt pour l'énergie
nucléaire a pour conséquence une augmentation rapide
du prix de l'uranium. La question de l’approvisionnement de
ce précieux élément se pose donc aujourd'hui
avec acuité. Les ressources disponibles dans la nature étant
limitées, il s'agit de les utiliser au mieux, en évitant
tout gaspillage. Nous avions déjà esquissé
ce thème dans notre numéro
41 (mars 2006), à propos des réacteurs de 4ème
génération. Il nous semble utile d'y revenir.
Rappel de quelques notions de physique élémentaire
Les substances qui composent l'univers sont constituées
à partir d'un nombre fini d'éléments, ou corps
simples. La plus petite partie, la particule de base, d'un élément
est l'atome. Chaque atome est constitué par un noyau, chargé
positivement, qui concentre l'essentiel de la masse, noyau autour
duquel gravitent des électrons, particules légères
chargées négativement, le tout à une échelle
extrêmement petite : il y a par exemple 6.1023 (6 suivi de
23 zéros) atomes d'oxygène dans 18 grammes d'eau.
Le noyau, quant à lui, se compose d'un assemblage de particules
lourdes (relativement !), les unes chargées positivement,
les protons, les autres privés de charge électrique,
les neutrons. Le nombre d'électrons gravitant autour du noyau
est égal au nombre de protons que contient le noyau, de façon
que l'atome soit, dans son état "normal", électriquement
neutre. Le nombre total protons + neutrons détermine la masse
de l'atome, exprimée en unités atomiques.
Le nombre d'électrons, resp. de protons, détermine
les propriétés chimiques d'un élément.
Mais le nombre de neutrons pouvant varier alors que le nombre de
protons dans le noyau reste constant, on se rend compte que des
corps de propriétés chimiques identiques peu vent
présenter des masses atomiques différentes : ces "variantes"
d'un même élément sont des isotopes. Ainsi la
figure ci-contre schématise un atome de lithium de masse
atomique 7 (symbole Li7), alors qu'il existe aussi dans
la nature un isotope Li6, dont le noyau ne comprend que
3 neutrons.
La fission
Les forces qui lient entre elles les particules constitutives du
noyau sont très grandes, d'autant plus que la masse atomique
est plus élevée. Mais à partir de l'élément
nickel, la tendance s'inverse, et les forces de liaison se mettent
à baisser quand la masse atomique continue à croître.
Il arrive un moment où les noyaux deviennent instables, et
sont susceptibles de se désagréger spontanément,
libérant de l'énergie sous forme de rayonnement. C'est
le phénomène de la
radioactivité.
D'autre part, certains noyaux lourds bombardés par des neutrons
peuvent se briser en libérant de l'énergie. On parle
alors de fission nucléaire, un corps simple de masse élevée
donnant naissance à des corps plus légers. Les éléments
susceptibles d'une telle réaction sont dits fissiles,
comme par exemple l'uranium 235 (U235).
C'est ce phénomène de fission qui est exploitée
dans les réacteurs nucléaires actuels. La chaleur
engendrée par la fission permet de produire de l'électricité
au moyen d'une installation thermique conventionnelle : turbine
et alternateur. Pour cela, il faut entretenir une réaction
en chaîne : le noyau d'U235 se scinde en deux fragments
lorsqu'il absorbe un des neutrons qui le bombardent, en émettant
à son tour deux ou trois neutrons. Si au moins un de ces
neutrons "secondaires" est absorbé par un nouvel
atome d'U235, la réaction s'entretient d'elle-même.
Eléments fissiles, éléments fertiles
Les éléments fissiles disponibles sont rares. Par
exemple, l'uranium tel qu'on le trouve dans la nature ne contient
que 0,7 % de l'isotope fissile U235, pour 99,3 % de U238
non fissile. Mais certains éléments lourds peuvent
se transmuter en isotopes fissiles sous l'effet d'un bombardement
de neutrons. Nous les appelons fertiles. Ainsi, après absorption
d'un neutron et émission d'un électron (rayonnement
(3), un atome d'uranium 238 se transforme en plutonium 239 (Pu239),
qui, lui, est fissile.
Autre filière possible : le thorium 232 (Th232)
fertile, nettement plus répandu dans la nature que l'uranium,
qui se transforme en U233 fissile après absorption
d'un neutron.
La probabilité qu'un noyau absorbe un neutron "vagabond"
dépend de la concentration des atomes fissiles dans le coeur
du réacteur, d'une part, et de la vitesse des neutrons "collisionneurs",
d'autre part : elle est d'autant plus grande que la vitesse des
neutrons est faible. Celle-ci diminue lors des heurts successifs
avec d'autres noyaux. Mais des neutrons peuvent aussi être
absorbés par capture dans d'autres noyaux et sont donc "perdus"
pour la réaction en chaîne.
Dans le mélange naturel des isotopes d'uranium qu'on trouve
dans la nature (99,3 % U238 + 0,7% U235),
la concentration des atomes fissiles est trop faible pour qu'une
réaction en chaîne puisse se produire. Pour y parvenir,
il existe deux moyens, qui peuvent être combinés :
- augmenter la concentration en matière fissile, par un
enrichissement de l'uranium,
- diminuer la vitesse des neutrons, en intercalant dans le coeur
du réacteur un modérateur, des noyaux légers
qui ralentissent les neutrons par collision non absorbante, par
exemple de l'eau, ou du graphite.
Les filières actuelles
Dans les réacteurs actuellement en service, on utilise de
l'eau, qui sert à la fois de modérateur et de caloporteur,
le fluide destiné à conduire la chaleur produite par
la réaction de fission au générateur de vapeur
alimentant le groupe turbine - alternateur.
L'eau ordinaire absorbe trop de neutrons pour qu'une réaction
en chaîne puisse se produire avec le mélange d'uranium
naturel. Il faut recourir à de l'eau lourde (l'hydrogène
ordinaire de la molécule d'eau H20 est remplacé
par de l'hydrogène lourd, ou deutérium, isotope de
masse 2 de l'hydrogène), un modérateur plus efficace.
Cette méthode est utilisée dans les réacteurs
canadiens de la filière CANDU. On n'a pas besoin d'enrichir
l'uranium, mais il faut disposer d'eau lourde, ce qui nécessite
d'extraire le deutérium, opération coûteuse
vu la rareté de cet isotope dans la nature (0,015 %).
Dans les réacteurs à eau légère, qui
constituent la majeure partie du parc actuel, il faut enrichir l'uranium
pour élever la proportion de matière fissile (entre
3 et 7 %). Les atomes d'U238 fertiles présents
dans le coeur du réacteur qui absorbent des neutrons "surnuméraires"
se transforment alors en Pu239, lesquels peuvent à
leur tour subir une fission, et contribuent ainsi pour une part
importante à l'énergie produite.
Quand les barres de combustibles sont "usées",
c'est à dire quand la teneur en produits de fission devient
trop élevée (les noyaux résultants absorbent
les neutrons), et que la concentration en matières fissiles
est devenue trop faible, il faut les retirer du coeur. Le retraitement
va permettre de séparer les produits de fission pour les
éliminer et de récupérer
les éléments encore utilisables (U238,
U235 et Pu239 non consommés), pour
les réintroduire dans des barres neuves. On parle dans ce
cas de combustible MOX (Mixed Oxyde Fuel).
Les réacteurs à neutrons rapides
Dans ce type de réacteur, on enrichit suffisamment le combustible
en matières fissiles pour que la réaction en chaîne
puisse se produire sans qu'il soit besoin de ralentir les neutrons.
Il faut alors trouver un autre fluide caloporteur que l'eau. Ce
peut être un métal liquide (sodium ou alliage de plomb),
ou un gaz (par exemple l'hélium).
Dans ce type de réacteur, le flux de neutrons important qui
s'échappe du coeur peut être utilisé pour bombarder
des éléments fertiles disposés tout autour,
et les transmuter en éléments fissiles. De tels réacteurs
peuvent produire plus de combustible fissile qu'ils n'en consomment,
c'est pourquoi on les appelle parfois surgénérateurs.
Mais ils permettent aussi de transmuter les éléments
transuraniens à longue durée de vie (principalement
le plutonium, mais aussi le neptunium et l’américium)
contenus dans les déchets des réacteurs à neutrons
lents, d'où une bien meilleure gestion de ces produits indésirables.
Ce sont en fait des incinérateurs de plutonium.
Estimation des ressources
L'uranium est omniprésent dans la nature : en moyenne 2
ppm (part per million) dans la croûte terrestre, 2 ppb (part
per billion) dans l'eau de mer. Toutefois, les gisements actuellement
exploitables de façon économique sont limités
: on estime qu'ils permettront d'alimenter les centrales actuelles
pour plusieurs dizaines d'années. Le retraitement systématique
des combustibles usés, en utilisant le plutonium produit
dans les réacteurs, permet une bien meilleure utilisation
des ressources, et multiplie ainsi leur durabilité par un
facteur de l'ordre de 60.
La généralisation des réacteurs rapides, telle
qu'elle est prévue dans le projet "Génération
IV", permettra d'aller beaucoup plus loin, grâce
à l’exploitation massive de l'uranium 238 fertile.
La filière du thorium autoriserait un saut encore plus important,
cet élément étant bien plus abondant dans la
nature que l'uranium.
Théoriquement, on peut calculer par une simple règle
de trois, que si les ressources en U235 (rappel : 0,7
% de la masse totale disponible) peuvent durer mettons 50 ans, l'utilisation
de la totalité de l'uranium actuellement exploitable permettrait
de produire de l'énergie pendant 7000 ans. Il est clair qu'un
tel chiffre est excessif, les pertes et imperfections inhérentes
à toute réalisation humaine limitant le rendement.
Mais de quelques dizaines d'années, on peut passer à
quelques centaines d'années grâce au retraitement,
à quelques milliers d'années par les réacteurs
rapides et à des dizaines de milliers d'années en
utilisant le cycle du thorium. Utilisons intelligemment nos ressources
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