Editorial
LOffice fédéral de l'énergie (OFEN) est conscient
des défis de taille qui attendent la Suisse : au vieux problème
de la sécurité d'approvisionnement s'ajoutent les
soucis relatifs au réchauffement du climat. Sous le titre
"feuille de route pour 2035", la presse a récemment
publié les résultats de l'étude commanditée
par l'OFEN. Les 4 scénarios élaborés dans ce
cadre nous paraissent très décevants : ils se basent
tous, mais à des degrés divers, sur une réduction
de la consommation de tous les agents énergétiques,
impliquant, dans le cas extrême, des restrictions sévères,
autrement dit un véritable rationnement.
La perspective présentée nous paraît figée
sur une vision malthusienne de l'avenir, et manquer singulièrement
d'idées novatrices. Plutôt que des scénarios,
tout savamment concoctés qu'ils soient, ce sont des projets
et des solutions dont nous avons besoin. Notre comité a donc
jugé intéressant de donner son point de vue sur la
question, en se basant sur les avis autorisés de diverses
personnalités.
Un impératif incontournable : économiser
II est de notoriété publique que les ressources,
sur notre planète Terre, sont limitées. Notre survie
passe donc par cette exigence fondamentale : les utiliser à
bon escient. La lutte contre le gaspillage, quel qu'il soit, et
dans tous les domaines de la vie, est impérative. Nos ancêtres,
lointains ou proches, en étaient plus conscients que
nous. Aussi bien pour les hommes des cavernes, pour les peuplades
primitives, que pour nos grands-parents, tout ce qui pouvait resservir
était mis de côté. On ne gaspille rien, on n'utilise
que le minimum de ce dont on a besoin, comme l'eau, les matériaux
de construction ou le bois de feu.
Notre civilisation du "tout jettable" a perdu ce réflexe,
et il est bon qu'on nous le rappelle. Economiser, améliorer
l'efficacité, faire plus avec moins, sont des devoirs modernes,
qui s'appliquent partout, en particulier dans le domaine de l'énergie.
D'ailleurs bien des entreprises, conscientes de la nécessité
de maîtriser leurs coûts, l'ont compris, et des progrès
considérables ont déjà été réalisés.
Ce que nous allons présenter plus loin dans ce numéro,
comme tout ce que veut promouvoir notre Association, n'infirme en
rien la ferme conviction, que nous partageons pleinement, de la
nécessité des économies (au sens le plus large
de ce mot).
Mais la mise en oeuvre des moyens n'est pas toujours facile, et
leur réalisation prend du temps. Même en réduisant
notre consommation sans péjorer par trop notre confort, les
économies ne suffiront pas à résoudre le problème,
et nous pensons qu'il faut chercher des approches positives et novatrices.
Comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, on
ne corrigera pas les inconvénients de la technique par un
illusoire retour en arrière, mais par une meilleure technique.
Il faut avancer, pas reculer !
L'urgence : réduire la dépendance des combustibles
fossiles
La part des combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz
naturel) dans la consommation d'énergie primaire mondiale,
s'élève à près de 80 %. En Suisse, elle
est un peu inférieure à 70 %. Nous n'utilisons pratiquement
pas de charbon, mais beaucoup de produits pétroliers (combustibles
25 %, carburants 31%, gaz 12 %).
Un tel niveau de dépendance n'est pas supportable à
long terme, tant du fait de l'épuisement prévisible
de ces ressources (des décennies pour les produits pétroliers,
des centaines d'années pour le charbon), que des émissions
de CO2 avec leur effet probable sur le climat.
La première priorité doit donc être accordée
aux efforts de substitution des combustibles fossiles. Il ne suffit
pas d'économiser, il faut résolument chercher des
moyens de nous chauffer et de nous déplacer autrement qu'en
puisant dans ce stock non renouvelable. L'objectif des Etats devrait
être, non pas la réduction de la consommation d'énergie,
mais la réduction des émissions de CO2
et autres polluants atmosphériques.
Les énergies renouvelables
Le potentiel des énergies dites "alternatives"
(biomasse, éolien, solaire, géothermie, mini-hydraulique,
marées, vagues et courants marins), si précieuses
soient-elles, est restreint. D'une fraction de pour mille aujourd'hui,
ces ressources ne pourront couvrir qu'une faible part de nos besoins
en 2030 (les pessimistes disent 5 % , les optimistes 20 % ...).
Il faut remarquer de plus que renouvelable ne signifie pas illimité.
Les surfaces disponibles ne sont pas extensibles, et l'exploitation
de la biomasse ne peut dépasser ce que la nature est capable
de produire. Le cas du bois, de ce point de vue, est typique : il
est écologique de se chauffer au bois, jusqu'au moment où
commence la destruction des forêts, avec les effets pervers
bien connus dans certains pays en développement...
Quant à la grande hydraulique, elle a atteint en Europe son
apogée. Et certains projets, ailleurs dans le monde, sont
loin de faire l'unanimité. Développons ce que
nous pouvons (comme les centrales de pompage-turbinage en Suisse),
mais sans nous faire trop d'illusions sur le potentiel de croissance
de cette source d'énergie particulièrement propre.
Le chauffage
C'est incontestablement dans ce secteur que les possibilités
d'économie sont les plus importantes, et qu'on peut mettre
en oeuvre, outre une meilleure isolation thermique, des techniques
avancées.
La pompe à chaleur par exemple permet de s'affranchir complètement
des combustibles fossiles. Nous avons présenté le
sujet dans le numéro 24 (déc. 2001) de notre Bulletin.
Les perspectives sont prometteuses. Mais il faut se souvenir que,
si les deux tiers, ou les trois quarts, de la chaleur fournie est
extraite de l'environnement, le tiers ou le quart restant est provient
du réseau de distribution d'électricité.
Dans ce cas, comme dans d'autres, on constate qu'il est possible
de réaliser des améliorations substantielles, moyennant
une augmentation de la consommation d'électricité.
On a beaucoup à gagner, mais il faut y mettre le prix, en
quelque sorte !
En matière de chauffage, l'énergie nucléaire
est susceptible de se substituer aux fossiles. On utilise déjà
la chaleur résiduelle des installations de production d'électricité
à des fins thermiques. Mais on peut imaginer, à l'horizon
2030, des centrales spécifiquement dédiées
au chauffage urbain. Au lieu de chauffer de l'eau pour la transformer
en vapeur qui fait tourner une turbine pour produire de l'électricité,
on envoie directement la vapeur dans le réseau de chauffage
à distance. De telles centrales spécialisées
peuvent être de petite dimension, de conception simple, adaptée
à ce rôle (systèmes de sécurité
passive).
Les transports
On ne pourra pas renoncer complètement aux hydrocarbures
dans les transports (voitures et avions), du fait de leur caractéristique
: une grande quantité d'énergie stockée en
un faible volume, sous une forme liquide favorable à
leur distribution.
Mais on peut imaginer des véhicules réalisant des
économies très importantes, basés sur
la technique hybride : moteur à essence combiné avec
un moteur électrique. Les premiers modèles montrent
déjà des performances intéressantes. Mais
au lieu de baser la traction sur un moteur à essence,
comme sur la Honda Civic ou la Toyota Prius, il serait plus intéressant
de combiner une motorisation purement électrique avec un
petit groupe électrogène embarqué destiné
à recharger les batteries. Une électronique sophistiquée
avec super-condensateurs permet de lisser la courbe de charge, et
de limiter ainsi la consommation d'électricité, en
absorbant les à-coups du freinage pour les restituer lors
de la phase d'accélération suivante.
L'électrification des bilans énergétiques
C'est la voie prometteuse que le professeur Pierre-René
Bauquis préconise dans un article paru dans l'AGEFI (Numéro
spécial "énergie", janvier 2007). Il s'agit,
non pas de chercher à réduire la consommation d'électricité,
mais au contraire d'exploiter au mieux cette forme d'énergie
pour réduire drastiquement la consommation des fossiles.
Pour autant bien sûr que cette électricité soit
produite sans émission de CO2, c'est à
dire à partir des renouvelables et du nucléaire.
Vu les limites naturelles imposées aux énergies renouvelables,
le nucléaire reste la seule ressource susceptible de répondre
de façon massive à la demande. Solution incertaine
sur le plan politique, elle offre cependant le plus grand potentiel,
sous forme électrique dans un premier temps, sous forme calorifique
(chaleur à distance ou production d'hydrogène) dans
un deuxième temps.
Enfin la fusion thermo-nucléaire (Voir Bulletins ADE No.
20, déc. 2000, et 39,
sept. 2005) pourrait, vers la fin du siècle, prendre
le relais pour la production d'électricité à
grande échelle. La poursuite, voire l'accélération
des programmes "Génération
IV" (nouveaux réacteurs de fission) et ITER
(réacteur expérimental de fusion) est donc prioritaire.
Conclusion : le nucléaire durable
Les travaux du GIF ("Génération
IV Forum") font clairement ressortir l'intérêt
pour les réacteurs à neutrons rapides, et pour des
cycles du combustible fermés. L'uranium tel qu'on le trouve
dans la nature ne contient en effet qu'une très faible proportion
(0,7 %) de l'isotope fissile U 235. Les techniques étudiées
par le GIF permettront d'exploiter beaucoup mieux les ressources
naturelles, en tirant parti des matériaux "fertiles"
(U 238 et Thorium Th 232), qui se transmutent en matériaux
fissiles sous l'effet du bombardement par les neutrons dans le réacteur.
De plus, les réacteurs à neutrons rapides favorisent
l'élimination des déchets à longue durée
de vie.
On estime que les réserves actuellement exploitables d'uranium
pourront suffire pour plusieurs dizaines d'années, si
on l'utilise dans les réacteurs à neutrons lents
actuels. La mise en oeuvre des filières rapides et du retraitement
systématique des combustibles usés garantit la pérennité
de l'énergie nucléaire pour des dizaines de milliers
d'années.
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