Editorial
Alors qu'aujourd'hui, chez nous, l'espérance de vie n'a
jamais été aussi élevée et le bien-être
aussi largement répandu, jamais semble-t-il nous n'avons
été aussi inquiets quant aux risques multiples qui
nous menacent. Si l'on se réfère à des témoignages
du passé, on constate qu'autrefois les gens étaient
plus sereins et acceptaient beaucoup plus facilement que nous des
dangers autrement plus graves et plus proches qu'ils ne le sont
aujourd'hui.
L'influence des médias, qui mettent en évidence
les catastrophes, et montrent en priorité l'horrible et l'exceptionnel,
explique en partie ce paradoxe. Mais cette peur moderne du risque,
et ce souci de s'assurer contre toutes les menaces, même les
plus lointaines, me paraissent avoir des causes plus profondes.
Essayons de les cerner de plus près.
Qu'est-ce que la peur ?
On peut définir trois niveaux de peur :
- la peur physique : c'est elle qui nous fait sursauter lors
d'un bruit soudain et inattendu, nous écarter si un véhicule
fonce sur nous, ou fuir devant un taureau menaçant. Elle
est naturelle et commune à tous les animaux. C'est à
l'évidence un facteur de survie.
- la peur mentale : le danger est potentiel, il n'est pas directement
perçu, mais imaginé. C'est la peur qu'on ressent
quand on a le vertige sur un sentier escarpé ou au sommet
d'une échelle; c'est celle des enfants pleurant dans le
noir, ou celle du promeneur solitaire lors d'un orage.
- la peur intellectuelle, ou métaphysique. La plus insidieuse,
mais aussi la plus répandue, probablement, parmi les humains.
Le danger est inexistant, ou lointain, mais construit ou exagéré
dans notre esprit : c'est la peur de manquer de nourriture, la
peur de voyager en avion, c'est le genre de peur qu'a provoqué
autrefois le chemin de fer, que provoquent aujourd'hui les OGM
ou l'énergie nucléaire.
C'est ce type de peur qui est à la base du mal-être
actuel, et c'est donc de cela que nous voulons parler ici.
L'évaluation du risque
Pour pouvoir prendre de bonnes décisions, il est nécessaire
de peser les avantages et les inconvénients, et donc d'évaluer
les risques. Mais la notion même de risque est complexe, et
cette évaluation est difficile.
Le risque doit tout d'abord être clairement défini
: de quoi ai-je peur ? en quoi consiste le danger ? Il faut ensuite
considérer deux dimensions : la probabilité que l'accident
se produise, d'une part, la gravité des conséquences,
d'autre part. Ni l'un ni l'autre de ces facteurs ne se prêtent
à une estimation aisée. Pour pouvoir les chiffrer,
il faut avoir recours à l'expérience, autrement dit
à des données statistiques.
Les sociétés d'assurance connaissent bien le sujet,
et leurs évaluations sont en général correctes,
sans quoi elles feraient faillite ! Mais pour les simples mortels
que nous sommes, ce n'est pas évident !
Ainsi, les accidents de voitures sont fréquents, mais leurs
conséquences sont limitées. Ce qui n'est pas le cas
des accidents d'avion : ils sont rares, mais les conséquences
sont beaucoup plus graves : en cas de crash, ce sont le plus souvent
tous les passagers et les membres de l'équipage qui périssent.
Pour pouvoir comparer les deux modes de transport, il faut exprimer
le risque en fonction des voyageurs-kilomètres effectués.
On peut alors mesurer que la voiture est beaucoup plus dangereuse
que l'avion.
En ce qui concerne la production d'électricité,
l'élément de comparaison est la quantité d'énergie
produite. Le risque s'exprime alors en nombre de victimes par GWean
(un gigawatt pendant une année, soit 8766 millions de kWh).
L'Institut Paul Scherrer (PSI) a mis en place, sous la désignation
ENSAD (Energy-Related
Severe Accident
Database), la plus grande banque
de données au monde pour les accidents graves du secteur
de l'énergie. Dans son bulletin
"Le point sur l'énergie" (No 13, Mai 2005),
le PSI a publié des chiffres intéressants, dont nous
avons tiré les informations données ici.
Les accidents graves dans le secteur de l'énergie
Un accident est considéré comme grave quand au moins
l'un des critères suivants est rempli :
- au moins 5 morts,
- au moins 10 personnes blessées, au moins 200 personnes
évacuées,
- interdiction étendue de consommer certains produits,
- relâchement d'au moins 10'000 tonnes d'hydrocarbures,
- nettoyage d'une surface (sol et eau) d'au moins 25 km2,
- dégâts économiques d'au moins 5 millions
de dollars (valeur 2000).
L’Institut Paul Scherrer donne un graphique présentant
le nombre de cas mortels dans les catastrophes naturelles ainsi
que les accidents graves d’origine humaine (non liés
à l’énergie et liés à l’énergie)
survenus entre 1969 et 2000. Les courbes présentent évidemment
une forte dispersion, due à la nature aléatoire des
phénomènes, mais on peut cependant en déduire
des tendances.
Le nombre de victimes des catastrophes naturelles oscille entre
10'000 et 500'000 morts par an, avec une moyenne sensiblement constante
de l’ordre de 80’000. En ce qui concerne les accidents
anthropogènes non liés à l’énergie,
on constate une nette tendance croissante, le nombre de décès
oscillant autour des 500 dans les années 70, pour grimper
à 10'000 autour de l’an 2000. Par contre, si les accidents
liés à l’énergie présente une
variabilité plus forte, on observe avec surprise que la tendance
à la hausse est beaucoup moins nette. A part un pic important
en 1975 (rupture des barrages de Banquiao et Shimantan en Chine :
26'000 morts), le nombre de cas mortels annuels entre 1982 et 2000
oscille autour de 2000.
Au total, il y a eu entre 1969 et 2000 presque 3,4 millions de
morts dans des accidents graves et des catastrophes naturelles.
90 % des victimes résultent des catastrophes naturelles,
et 10 % seulement des accidents graves. Parmi ces derniers, 40 %
sont liés à l'énergie. En comparaison, le nombre
de morts dus à des conflits armés dans le monde se
monte à 4,3 millions de morts, soit 25 % de plus que les
catastrophes naturelles.
Un autre graphique permet une comparaison des risques résultant
de la production d'électricité, en fonction de l'énergie
produite. Le risque est exprimé en nombre de cas mortels
immédiats (CMI) par GWean. Les valeurs pour les
pays de l'OCDE et hors-OCDE sont sensiblement différentes,
elles sont donc indiquées séparément. Comme
les pays de l'OCDE importent beaucoup de combustibles, il faut allouer
une part des dégâts causés dans les pays exportateurs
aux pays importateurs. Ces allocations sont indiquées par
les chiffres entre parenthèses.
Le charbon s’avère dangereux, avec 0,157 (0,163)
CMI/ GWean pour l’OCDE, 0,597 (0,589) hors OCDE
sans la Chine, et 6,369 pour la Chine seule. Le gaz liquéfié
(LPG) est encore plus dangereux : 1,957 (3,317) CMI/ GWean
pour l’OCDE, et 0,897 (0,502) hors OCDE. Le pétrole
et le gaz naturel s’avèrent moins dangereux, mais c’est
l’hydroélectricité qui présente le meilleur
résultat, avec 0,003 CMI/ GWean pour l’OCDE,
et 1,349 hors OCDE, mais sans tenir compte de la rupture des barrages
Banquiao / Shimitan, ce qui ferait alors monter le risque à
10,285. Quant au nucléaire, aucun accident grave faisant
plus de 5 morts immédiats n’ayant eu lieu dans l’OCDE,
il présente le maximum de sûreté. Si l’on
tient compte de Tchernobyl, avec 31 cas mortels immédiats,
on arrive au chiffre de 0,048, qui reste bien inférieur aux
valeurs mesurées pour les combustibles fossiles.
La catastrophe de Tchernobyl va causer bien sûr beaucoup
plus de décès que les 31 morts immédiates indiquées
ici, par suite des effets différés sur la santé
des populations touchées. Les dernières estimations
de l'OMS font état de 4'000 à 6’000 décès
dans les prochaines 70 années. Ces valeurs ne pourront jamais
être vérifiées, puisque on s'attend, dans la
même période, à quelques 650 millions de morts
dues à des cancers "naturels".
Rareté et acceptation
II est curieux de constater que l'on a d'autant plus peur que
le risque est faible ou éloigné. Les accidents proches
et fréquents (comme les accidents de voiture, par exemple,
une des causes de mortalité parmi les plus élevées
dans notre civilisation) sont mieux acceptés que les ruptures
de barrages, ou des catastrophes comme celle de Tchernobyl. Une
certaine familiarité avec le danger rend celui-ci plus acceptable.
Cette réaction, toute paradoxale qu'elle soit, est humaine
; elle reflète un sentiment qu'on pourrait désigner
comme la peur de l'inconnu.
Ainsi, il est frappant de constater que les pannes, dans notre
pays où pourtant tout fonctionne relativement bien, et probablement
mieux qu'ailleurs, sont considérées comme intolérables
: nous sommes tellement habitués que tout baigne dans l'huile,
que les rares pépins (dans la distribution d'énergie,
les transports, par exemple) auxquels nous sommes confrontés
nous perturbent profondément.
Pour évaluer la probabilité d’occurrence d'un
accident d'ampleur donnée (x morts), on établit des
courbes dites « fréquence – ampleur des
dégâts ». La probabilité d’un
accident provoquant x morts décroit au fur et à mesure
que le nombre de victimes augmente. Les chiffres donnés par
le PSI montrent, sur une échelle doublement logarithmique,
une variation quasi linéaire, et confirme les forts écarts
entre les différents agents primaires.
Pour l’OCDE, le gaz liquéfié apparaît
nettement comme le plus dangereux (fréquence 0,08 pour 5
morts, 0,001 pour 400 morts). Les autres combustibles fossiles présentant
une probabilité 10 fois plus faible, le gaz naturel étant
le plus favorable. Le risque de l’hydroélectricité
est évalué encore un ordre de grandeur plus bas (0,0002
pour un accident ayant fait une douzaine de victimes). Quant au
nucléaire, aucun accident grave ne s’étant produit
dans l’OCDE, les données statistiques manquent, et
il faut recourir à des calculs. Le PSI a effectué
une analyse probabiliste de la sûreté, qui confirme
la grande sécurité de cette technologie. Ainsi, la
probabilité d’un accident provoquant 100 décès
(morts immédiates et morts retardées) est évaluée
à 1 :100'000, soit encore un ordre de grandeur au-dessous
des combustibles fossiles.
Hors OCDE, on trouve des valeurs similaires, quoiqu’un peu
plus élevées, sauf pour le charbon chinois, où
les risques sont un ordre de grandeur supérieur aux valeurs
pour l’OCDE.
Conclusion
Comme nous avons essayé de le montrer, une évaluation
objective des risques n'est possible que sur la base d'une vaste
collection de données et d'un travail d'analyse en profondeur.
En cette matière difficile, les idées toutes faites
et les arguments massues n'ont pas cours. Pour juger sereinement,
et permettre des décisions sensées et profitables,
il fait résolument placer la raison avant l'émotion
!
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