Editorial
Si notre approvisionnement en énergie a été
jusqu'ici largement assuré, ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Partout, les réserves s'amenuisent, les prix s'envolent et
les pannes de courant sont de plus en plus fréquentes. En
ce qui concerne l'électricité, la Suisse est en train
de perdre son indépendance : le confortable solde exportateur
que nous permettaient nos ressources hydrauliques s'est progressivement
réduit. Des 7000 GWh annuels en 2000 (12,5 % de la consommation
nationale), il a passé à 700 GWh en 2004 (1,2 % de
la consommation nationale). En hiver, nous devons importer du courant
: presque 3800 GWh en 2004, soit près de 12 % de nos besoins.
Or toute baisse des réserves de capacité diminue d'autant
la sécurité d'approvisionnement, et compromet
la stabilité des réseaux. Nous avons donc pensé
que le moment était venu de revenir sur les particularités
de la distribution des fluides, particulièrement de l'électricité,
sujet que nous avions déjà abordé dans le numéro
22 (juin 2001) de notre Bulletin.
Comment fonctionne un réseau ?
Imaginez une grande citerne, alimentée par une série
de sources variées. A la base du réservoir, une multitude
de consommateurs peuvent se brancher, pour soutirer la quantité
de liquide nécessaire à leurs besoins. Dans une telle
structure, les producteurs ne savent pas à qui va le liquide
consommé, et de leur côté, les consommateurs
ne peuvent pas identifier leur fournisseur, puisque ce qu'ils soutirent
est un mélange de sources multiples, mélange qui de
plus varie continuellement dans le temps en fonction des débits
respectifs de ces sources.
Mais si, dans le cas d'un liquide, le niveau du réservoir
peut varier dans certaines limites, ce qui permet d'équilibrer
des variations momentanées dans la production ou la
consommation, ce n'est pas le cas de l'électricité
: elle ne peut être stockée que de façon
très limitée et très localisée (dans
des batteries, par exemple, ou des condensateurs). Les installations
de pompage-turbinage permettent bien de créer des réserves,
mais c'est alors de l'énergie qu'on accumule, plutôt
que de l'électricité. Dans un réseau électrique,
la production doit s'adapter instantanément à la demande,
c'est la consommation qui dicte, en tout temps, la quantité
d'énergie à fournir.
Quand j'enclenche la plaque de ma cuisinière, quand dans
une usine un four est mis en route, ou quand un tram démarre
dans la rue, quelque part dans le réseau une vanne s'ouvre
un peu plus pour satisfaire cette demande supplémentaire.
On ne peut pas savoir où cette augmentation de production
a lieu, mais il est nécessaire qu'elle ait lieu quelque part.
L'importance du réglage
L'adaptation constante de la production d'électricité
à la consommation implique l'action de dispositifs régulateurs
: les paramètres dépendant du niveau de charge (en
particulier la tension et la fréquence) sont mesurés
en permanence, et les écarts constatés par rapport
aux valeurs nominales, après amplification, agissent sur
les organes de commande des turbines entraînant les générateurs.
On garantit ainsi aux consommateurs une fréquence constante
(en Europe : 50 Hz), et une fluctuation du niveau de tension ne
dépassant pas + ou - 5 % (au niveau de l'utilisateur européen,
la tension est comprise entre 220 et 240 volts).
Le dimensionnement du réseau (comprenant les moyens de production,
les lignes de transport et les postes de distribution) doit
donc être calculé en fonction de la puissance de pointe
demandée. Si la consommation dépasse la puissance
maximum que le réseau est capable de fournir, les dispositifs
de protection automatiques entrent en jeu et provoquent le déclenchement
des zones surchargées : c'est la coupure de courant, coupure
qui peut parfois s'étendre, en se répercutant de proche
en proche, à une panne générale du réseau.
Un réglage efficace est donc essentiel pour la sécurité
d'approvisionnement. Des réserves de capacité doivent
être disponibles, et les sources adéquates doivent
être mises en route à temps pour faire face aux augmentations
prévisibles de la demande.
Variations prévisibles et imprévisibles
La consommation d'électricité varie donc dans le temps,
en fonction de l'heure, de la saison, des conditions climatiques
et de l'activité de l'industrie. Les diagrammes ci-dessous
(tirés des statistiques de l'électricité publiées
annuellement par electrosuisse), montrent les importantes variations
de la puissance sur le réseau suisse au cours de 4 journées
typiques (au printemps, en été, en automne et en hiver)
: les pointes de midi et du soir sont bien visibles.
Mais des perturbations inopinées peuvent se produire, comme
le déclenchement de lignes de transport suite à
des coups de foudre ou des tempêtes. Les surcharges qui peuvent
en résulter ne pourront alors être maîtrisées
que si le réseau est suffisamment puissant, correctement
maillé, et dispose de réserves de capacité
rapidement opérationnelles.
Comment réagissent les diverses sources ?
Les diagrammes ci-dessus font également apparaître
la qualité particulière de chacune des sources alimentant
notre réseau. Les centrales nucléaires fournissent
typiquement l'énergie de base, dite "en ruban",
à laquelle contribuent aussi les centrales au fil de l'eau.
Les fortes variations de la consommation sont absorbées par
l'hydraulique, principalement les centrales à accumulation,
et, dans une moindre mesure, par les centrales au fil de l'eau.
Dans ces dernières, il est possible en effet de réduire
le débit pendant la nuit (ou le dimanche), ce qui remplit
le bassin de retenue, et de l'augmenter durant le jour. Un tel procédé
est très visible en aval du barrage de Verbois, où
l'on peut observer les fortes variations du débit du Rhône.
Les centrales thermiques conventionnelles (au charbon ou au gaz),
du fait de leur importante inertie, se prêtent mal à
des variations brutales de la charge. Par contre les centrales récentes
à gaz à cycle combiné (turbine à gaz
couplée à une turbine à vapeur exploitant la
chaleur d'échappement du gaz brûlé) autorisent
une mise en route rapide, et s'adaptent très vite aux variations
de charge.

Le réglage du réseau : un exercice d'équilibrisme
On comprend donc que pour assurer la fourniture constante d'électricité
dans toutes les conditions, la tâche du régulateur
du réseau est essentielle. Fournir à chaque instant
la puissance demandée, en faisant appel à bon escient,
au bon moment, et en veillant de plus à optimaliser les coûts,
aux sources disponibles, cela s'apparente à un exercice d'équilibrisme.
C'est bien en effet d'équilibre qu'il s'agit, puisque, sous
peine de déclenchement, la puissance fournie doit correspondre
en tout instant à la puissance demandée.
Les interconnexions multiples et le maillage croissant des réseaux,
d'une part, ainsi que l'usage de plus en plus étendu de l'électronique
et des ordinateurs, d'autre part, permettent certes d'améliorer
les performances, et par là l'efficacité de la distribution.
On cherche à tirer le maximum des installations existantes,
ce qui revient à réduire les réserves en stand-by.
Mais cela a aussi pour conséquence de rendre le système
plus vulnérable : il arrive un moment où la limite
est atteinte, et c'est alors la panne, d'autant plus importante
que le système est plus sophistiqué...
Et le vent, et le soleil ?
Une source d'électricité, pour être utile, doit
pouvoir être enclenchée quand on en a besoin : nous
l'avons dit, c'est la consommation qui dicte la production. Or le
vent ne souffle, le soleil ne luit, que quand ils le veulent bien.
Leur production est imprévisible, et nous n'avons aucun pouvoir
d'influencer ces éléments !
Pour utiliser de telles ressources de façon rationnelle,
il faut les connecter à un réseau suffisamment puissant.
L'énergie produite quand le vent souffle, ou quand le soleil
brille, permet alors de soulager les autres centrales conventionnelles,
et d'économiser alors un peu d'eau ou de combustible, en
réduisant leur production, de l'eau ou du combustibles qui
seront disponibles plus tard, au moment où cela sera nécessaire.
Mais cela ne fonctionne que si la contribution de ces sources
non pilotables est faible par rapport au réseau. Le vent
et le soleil ne peuvent en aucun cas se substituer aux sources
conventionnelles; ils ne peuvent que fournir un appoint, certes
précieux, aux centrales hydrauliques ou thermiques, qui doivent
rester disponibles pour fournir l'énergie quand on en a besoin.
L'énergie éolienne est particulièrement critique
de ce point de vue, du fait des variations rapides et aléatoires
du régime du vent. Ces écarts doivent être compensés
par des équipements susceptibles de fournir sans délai
l'énergie demandée, comme par exemple les centrales
à accumulation. Cette exigence limite l'apport de l'énergie
éolienne à 10 %, ou au grand maximum 20 % de la puissance
du réseau.
Conclusion
Sous le titre "Choisir, c'est agir", le dernier numéro
de "Vive la Vie", la publication des Services
industriels de Genève (No. 18, novembre 2005), présente
un excellent schéma d'un réseau de distribution d'électricité.
On y voit que le courant que nous consommons est le même pour
tous, nos choix se bornant, par l'intermédiaire des
tarifs, à favoriser plus ou moins telle ou telle ressource.
Ce que ce schéma omet, par contre, c'est le fait que le réseau
genevois n'est pas isolé et autonome, mais qu'il est connecté
au réseau suisse, lui-même à son tour relié
au réseau international. L'idée que notre canton puisse
ainsi renoncer à tout recours à l'énergie nucléaire,
idée chère à nos politiciens, est un leurre,
puisque l'approvisionnement en Suisse est basé sur 40
% d'électricité nucléaire en moyenne (80 %
en hiver à 5 h du matin), et en France (dont nous sommes
dépendants) sur près de 80 %.
La prétention genevoise n'est défendable que parce
que notre consommation, par rapport à celle de la Suisse
ou de l'Europe, est marginale. Si toute la Suisse faisait comme
nous, que ferions nous des 40 % d'énergie électrique
d'origine nucléaire ? Autrement dit, que se passerait-il
si l'on déclenchait demain les 3000 MW nucléaires
suisses? Poser la question, c'est y répondre : cela signifierait
l'écroulement du réseau et la panne générale...
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