Editorial
L'annonce, le 28 juin dernier, de la décision de construire
le réacteur de fusion ITER (International Thermonuclear Expérimental
Reactor) sur le site français de Cadarache, ainsi que le
souci de l'approvisionnement futur en énergie dans le cadre
de la raréfaction croissante des produits pétroliers,
nous amènent à revenir sur le thème de la fusion
thermonucléaire. Nous avions déjà abordé
ce sujet à la fin de l'année 2000 (Voir Bulletin ADE
No. 20, déc. 2000), mais le moment nous semble venu de faire
le point. Aussi nous avons sollicité l'aide de M. Pierre-Jean
Paris, adjoint à la Direction du Centre de Recherche en Physique
des plasmas (CRPP) de l'EPFL, qui nous a fourni les informations
ci-dessous.
Comment réaliser sur notre Terre une réaction de
fusion
Dans les étoiles, le processus de fusion s'enclenche spontanément
lorsque, sous l'effet des énormes forces gravitationnelles,
la matière atteint des densités et des températures
suffisantes. De telles conditions ne sont pas réunies sur
la Terre, et il faut mettre en oeuvre des moyens importants pour
provoquer une réaction de fusion. La technique la plus prometteuse
consiste à fusionner du deutérium (D, hydrogène
lourd de masse 2) avec du tritium (T, hydrogène de masse
3). La réaction a lieu au sein d'un plasma (gaz d'atomes
ionisés), confiné par des champs magnétiques.
La configuration permettant les meilleures performances est celle
de la structure torique du tokamak, telle que nous l'avons présentée
dans notre No. 20.
Les combustibles
La fusion d'un noyau de deutérium D2
avec un noyau de tritium T3 produit
un noyau d'hélium He4,
un neutron et de l'énergie. L'énergie libérée
par la fusion d'un gramme de combustible est de l'ordre de 100 MWh
(soit dix millions de fois plus qu'un gramme de pétrole).
Le deutérium est omniprésent dans la nature, dans
l'eau (33 grammes par mètre cube), bien réparti sur
le globe (> 1013 tonnes).
Le tritium est une forme radioactive de l'hydrogène, qui
n'existe pas dans la nature. Mais il peut être généré
à partir du lithium, abondant dans la croûte terrestre
(20 mg par kg) et dans les océans (0,18 mg par litre). Il
existe sous forme de deux isotopes, le Li6
(7,5 %) et le Li7 (92,5
%). Les réactions sont les suivantes :
| Li6 + neutron
--> He4 + T3 + 4,8 MeV
|
réaction exothermique
|
| Li7 + neutron --> He4
+ T3 + neutron - 2,5 MeV |
réaction endothermique |
| |
|
| L'équation finale de la chaîne deutérium
- lithium est donc : |
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| D + Li --> 2 He4 + neutrons + énergie |
|
Pour un réacteur de 1 '000 MWe, la consommation annuelle
serait de 88 kg de deutérium et de 132 kg de tritium (236
kg de Li6). A titre de comparaison,
ceci équivaudrait à brûler 2 millions de
tonnes de pétrole, ou 3,6 millions de tonnes de charbon !
Le Tokamak
Ce type de machine a été développé
par les scientifiques russes au milieu des années 1950, son
nom étant l'acronyme de l'expression russe signifiant "chambre
à vide toroïdale et bobine magnétique".
Le plasma est confiné dans une enceinte torique par de puissants
champs magnétiques, et chauffé par effet Joule (l'anneau
de plasma constitue le secondaire d'un transformateur). Les températures
atteintes (30 à 40 mitions de degrés) ne sont encore
pas encore suffisantes pour arriver à la fusion, et il faut
mettre en oeuvre des moyens de chauffage additionnels, comme l'injection
de particules neutres très énergétiques, ou
par des ondes électromagnétiques à haute
puissance à des fréquences bien choisies.
Les conditions de fusion
Pour qu'un réacteur D-T à confinement magnétique
puisse produire une énergie utilisable, c'est à dire
pour qu'il soit allumé et capable de fonctionner en régime
continu, une condition doit être atteinte: le produit de la
densité au centre du plasma n, du temps de confinement τE
et de la température du mélange Ti
( dit Produit de fusion) doit être supérieur à
une valeur limite élevée :
Produit de fusion : n τE
Ti> 6 x 1022 m-3.s . M°K
 |
Cette condition, qui
est celle de l'ignition, exige que l'énergie cédée
par les particules d'hélium, sous-produit de la
fusion, entretienne la réaction dans le combustible
fraîchement injecté dans le tore. En 1970, nous
étions à 1/30'000 de cette valeur, nous en sommes
actuellement à 1/6 ! Un indice de performance
des machines à fusion, dit facteur d'amplification
(ou facteur de mérite Q) , est la rapport entre
la puissance produite par les réactions de fusion
et la puissance de chauffage appliquée au plasma. La
réaction est autoentretenue (Q élevé, idéalement
infini) quand les pertes d'énergie du plasma sont compensées
par son propre chauffage, dû à l'énergie
des noyaux d'hélium, sous-produits de la réaction
de fusion D - T. |
Les progrès
Depuis 1970, début du programme Tokamak à l'échelle
mondiale, les progrès ont été spectaculaires.
En 1982, c'est sur ASDEX (à l'IPP, Garching, D) que le mode
à haut confinement énergétique a été
découvert, doublant la performance des machines. Le
JET (Joint European Torus), à ce jour le plus grand tokamak
du monde, construit à Abingdon (UK) par l'ensemble des Associations
européennes, est entré en fonction en 1983, et
a obtenu une série de records mondiaux, dont la première
fusion contrôlée D - T en 1991. En 1997, on est arrivé
à 16 MW de puissance de fusion pendant deux secondes (Q =
0,65), et à 22 MJ d'énergie pendant 5 secondes.
De belles performances ont été également
enregistrées avec les machines JT-60U (Japon, courant de
plasma généré par des ondes)) et TFTR (USA).
En France, on a obtenu récemment sur le Tokamak TORE SUPRA,
qui étudie le fonctionnement en régime quasi
continu, un beau résultat avec la production, en 2003, d'un
plasma performant pendant une durée record de 6 minutes et
demi.
ITER
C'est une installation expérimentale, dont les partenaires
sont la Communauté Européenne (plus la Suisse), la
Fédération de Russie, le Japon, les Etats-Unis, la
Chine et la Corée du Sud. L'Inde et le Brésil s'intéressent
à entrer dans le partenariat.
La taille imposante (12,4 mètres de diamètre) de
l'installation projetée obéit à une règle
simple : plus la machine est grande, plus elle est efficace. Un
plasma volumineux peut abriter de très nombreuses réactions
de fusion, et donc dégager plus d'énergie. Celui d'ITER
atteindra un volume de 840 m3, soit un volume 8 fois supérieur
à celui de JET. En construisant ITER, machine mondiale, on
devrait réussir à atteindre les conditions d'ignition,
et un facteur d'amplification de l'ordre de 5 à 10.
Par ailleurs, ITER doit démontrer que les technologies
nécessaires à un réacteur industriel,
comme les supraconducteurs ou la télémanipulation,
sont disponibles. Certains composants internes permettront
également de réaliser des expérimentations
de production de tritium à l'intérieur de la machine,
indispensables pour valider cette technologie dans la perspective
d'un réacteur industriel. De plus, le flux neutronique intense
permettra des tests structurels de composants. Enfin, on pourra
entreprendre les essais conceptuels nécessaires à
l'extraction de la chaleur et la production d'électricité.
Les premières années seront consacrées à
l'étude d'un plasma d'hydrogène et de deutérium.
On passera ensuite au mélange deutérium-tritium, avec
pour objectifs de générer une puissance de base
de 500 MW en n'en injectant que 50 durant plus de 6 minutes, et
de démontrer que les réactions de fusion peuvent être
maintenues de façon quasi-continue pendant plus de 10
minutes.
Les retombées de l'implantation d'ITER à Cadarache,
avec un budget global de 10 milliards d'euros sur 30 ans (environ
5 milliards d'investissement, 5 milliards de coût de fonctionnement,
provisions pour le démantèlement comprises) sont multiples
: social et culturel, économique et scientifique. ITER emploiera
directement 500 personnes en moyenne durant la phase de construction
(2007 à 2015) et 1000 personnes en moyenne durant l'exploitation
(2015 à 2035).
La recherche sur la fusion est une locomotive technologique qui
favorisera l'émer gence d'autres technologies, comme l'informatique
ou la robotique. Elle agit comme un moteur pour l'industrie en permettant
de faire progresser les connaissances des uns et des autres.
La suite de l'aventure
Un nouveau projet est sur le point d'être lancé par
les partenaires d'ITER. Il s'agit d'IFMIF (International Fusion
Material Irradiation Facility), dont le Japon pourrait être
le pays d'accueil (en compensation de l'attribution d'ITER à
l'Europe). Les buts de cette installation sont :
- les études consacrées à la couverture
tritigène du coeur du réacteur avec refroidissement
à l'hélium, études capitales pour le développement
du cycle du tritium d'un réacteur à fusion,
- le développement des matériaux de structure à
faible activation (aciers ferritiques et martensitiques à
faible activation, type EUROFER) et les composites de carbure
de silicium
- la sécurité et l'environnement,
- la réduction de la quantité de matériaux
activés.
La génération suivante de machines de fusion après
ITER sera celle d'un réacteur de démonstration
("DEMO - PROTO"), qui devrait être capable pour
la première fois de produire des quantités importantes
d'électricité et de s'autoalimenter en tritium. Une
telle réalisation ouvrira la voie à la construction
des centrales électriques à fusion.
Conclusion
La raréfaction des ressources fossiles est préoccupante
: nous ne devons pas perdre de vue que celles-ci devront être
remplacées d'ici 50 à 75 ans. Une démarche
volontariste dans la recherche de ressources nouvelles nous paraît
donc légitime, et l'objectif de démontrer la
validité de la fusion dans 35 ans nous semble réaliste
si les moyens adéquats sont mis à disposition et si
l'effort est poursuivi sans relâche.
Les progrès récents réalisés dans
la recherche en fusion thermonucléaire laissent entrevoir
que le calendrier prévu pour la démonstration de la
faisabilité scientifique sera tenu. Les recherches technologiques
menées parallèlement à ITER, puis à
PROTO-DEMO apporteront plus précisément l'approbation
finale de la fusion comme étant une opption énergétique
compatible avec le développement durable, accessible et acceptée
par la population.
La Suisse participe pleinement à cette
grande aventure scientifique du 21ème siècle
à travers le Centre de recherches en Physique des Plasmas
de l'EPFL, qui constitue l'Association Euratom-Suisse.
P.J Paris
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