Editorial
La presse s'est fait abondamment l'écho de la panne survenue
récemment à la centrale de Leibstadt : une défectuosité
importante dans le stator de l'alternateur va obliger à mettre
hors service l'installation pour plusieurs mois. Et les milieux
antinucléaires de ressortir aussitôt un de leurs
slogans favoris : "Voyez comme l'énergie atomique est
peu sûre, donc dangereuse ; il faut donc fermer immédiatement
ce type de centrales..."
C'est aller trop vite en besogne : avant de tirer des conclusions,
il nous semble utile d'analyser les causes d'un tel accident, et
de comparer les risques avec ce qu'on constate en général
dans les équipements techniques.
Une centrale nucléaire est une installation très
complexe...
Dans le numéro 36 (décembre
2004) du Bulletin de l'ADE, nous avons présenté le
nouveau type de réacteur européen EPR. Un coup d'oeil
sur le schéma-bloc simplifié que nous avons esquissé
ne montre que sommairement combien une telle installation est complexe.
Rappelons brièvement ici les différents types d'équipement
qui constituent une centrale nucléaire :
- la partie nucléaire proprement dite : ce n'est en fait
qu'une chaudière qui produit de la chaleur, avec les dispositifs
de contrôle et de sécurité associés,
- les dispositifs d'extraction et de transport de la chaleur produite
en direction de la ou des turbine(s). Le schéma de principe
donné dans le bulletin précité ne représente
qu'imparfaitement l'étendue et la complexité de
cet appareillage,
- la partie dite "conventionnelle", car elle se retrouve
de façon identique dans toute centrale thermique, quelle
que soit la source de chaleur, soit l'ensemble turbine-alternateur.
La chaleur véhiculée par la vapeur y est transformée
dans la turbine en énergie mécanique, laquelle est
à son tour transformée en énergie électrique
par l'alternateur,
- l'ensemble des équipements de surveillance, de contrôle-commande,
et de sécurité, équipements électriques
et électroniques multiples, faisant un large emploi
d'ordinateurs.
Nous allons passer successivement en revue ces différents
composants, en tentant d'en évaluer la vulnérabilité.
La partie nucléaire
La partie nucléaire proprement dite est constituée
par le coeur du réacteur, et ses barres de commande. Ces
éléments, au sein desquels se passe la réaction
de fission nucléaire, et qui sont donc par nature fortement
radioactifs, sont enfermés dans une cuve étanche.
Le coeur est constitué par un assemblage de barres de combustibles
fixes, qui contiennent le mélange de matières fissiles
(de l'Uranium, et dans le combustible "Mox" aussi du Plutonium)
propre à permettre la réaction en chaîne, laquelle
réaction dégage une forte quantité de chaleur.
La position des barres de contrôle, qui montent ou descendent
dans le coeur, permet de contrôler de façon précise
la réaction en chaîne, donc de moduler la quantité
de chaleur produite, voire de stopper complètement la réaction.
La partie nucléaire n'est pas - et de loin - la plus vulnérable.
Le coeur proprement dit est complètement statique (ne
comporte aucune pièce mobile). Seules les barres de contrôle
doivent être déplacées par des moteurs. En cas
d'incident grave, elles descendent par leur propre poids, stoppant
immédiatement la réaction.
Les circuits d'extraction et de transport de la chaleur
Dans les réacteurs à eau légère, tels
que ceux qui sont en service dans notre pays, on utilise de l'eau
à la fois comme modérateur (pour permettre la réaction
de fission) et comme caloporteur (pour évacuer la chaleur
et la transporter vers la turbine). De multiples conduites
et une série de circuits de refroidissement sont nécessaires.
Ces équipements constituent la partie la plus délicate
de l'installation, avec des kilomètres de tuyauterie, des
quantités de pompes, de vannes et de soupapes en tous genre,
avec tous les problèmes d'étanchéité
qui s'y rapportent. C'est d'ailleurs ce qui frappe le plus lors
des visites sur les sites que cette omniprésence de tubulures
de toutes tailles !
Ce sont donc des problèmes de robinetterie (pour parler
familièrement !) qui vont causer le plus de problèmes
aux exploitants. Mais des problèmes qui n'ont rien de mystérieux,
et donc rien de nucléaire : combien de fois chaque ménage
doit-il faire appel au plombier?
Partie conventionnelle
Elle est constituée par le (ou les) groupe(s) turbo-alternateur,
avec leurs équipements annexes, en particulier l'excitatrice,
qui génère le courant continu nécessaire à
l'alimentation du rotor de l'alternateur. Il s'agit d'équipements
classiques, relativement simples, basés sur une technologie
parfaitement maîtrisée, depuis longtemps, et utilisée
partout dans le monde.
Mais il s'agit le plus souvent de modules de grande taille : ainsi
un groupe de 1 '300 MW, par exemple, comportant les turbines haute
et basse pression et l'alternateur sur un arbre unique, peut
être considéré comme "standard". La
concentration de puissance dans un volume relativement faible
est très importante, et de telles constructions nécessitent
donc des précautions bien particulières. Leur fiabilité
reste malgré tout excellente.
Equipements de surveillance et de contrôle-commande
C'est là que réside bien sûr la plus grande
complexité de la centrale : il suffit de jeter un coup d'oeil
dans une salle de commande comme celle de Mühleberg ou de Gösgen
pour en être convaincu ! Tout cet appareillage varié
fait évidemment appel sur une large échelle à
l'électronique et aux ordinateurs. La haute fiabilité
requise pour des dispositifs de sécurité est obtenue
ici par des redondances multiples. Si chacun a pu expérimenter
chez soi les désagréments résultant d'un ordinateur
qui "se plante" ou d'un régulateur de chauffage
qui tombe en panne, il est hautement improbable que trois ou quatre
ordinateurs défaillent simultanément, ou que des dispositifs
de contrôle différents, mais consacrés à
la même fonction se trouvent hors service au même moment
!
La disponibilité des centrales nucléaires suisses
en 2004
De façon à confirmer l'évaluation qualitative
sommaire qui précède, nous avons examiné attentivement
le résultat d'exploitation des 4 centrales nucléaires
suisses (5 réacteurs : Beznau I, Beznau II, Mühleberg,
Gösgen et Leibstadt) durant l'année dernière.
Le détail de tous les incidents rencontrés est en
effet minutieusement protocole, et ces informations régulièrement
publiées. On les trouve en particulier auprès du Forum
nucléaire suisse.
A part les arrêts programmés pour l'entretien, en
particulier la révision annuelle, avec renouvellement du
combustible nucléaire (effectuée en été),
quelques arrêts non programmés ou quelques baisses
de puissance de courte durée ont été enregistrés.
La plupart de ces événements concernent des mesures
de contrôle ou des interventions destinées à
améliorer l'exploitation ou à remplacer à titre
préventif certains éléments.
Sur un total de 35 événements répertoriés,
6 seulement sont imputables à des défaillances du
matériel, dont 3 ayant entraîné un arrêt
du réacteur (2 arrêts d'urgence). Sur ces 6 événements,
4 concernent ce que nous avons familièrement classé
sous "tuyauterie" :
- arrêt d'urgence du réacteur (à 14 % de sa
puissance, lors de la remise en route après la révision
annuelle), suite à la défaillance d'une soupape
d'alimentation,
- arrêt d'urgence du réacteur suite à une
défaillance d'une pompe d'alimentation,
- arrêt d'urgence d'un groupe turbo suite à une
perturbation de réglage du niveau de l'eau dans un réchauffeur,
- réduction automatique de la puissance du réacteur
suite à une perturbation du réglage de la pression
d'admission des turbines. Un seul événement est
imputable à la partie conventionnelle :
- arrêt automatique du réacteur suite à la
défaillance du système d'excitation de l'alternateur.
Enfin le dernier de ces 6 événements provient de
l'électronique :
- arrêt d'un groupe turbo du fait d'un sous-groupe électronique
défectueux.
On constate donc bien la répartition des défectuosités
que nous attendions, à savoir que c'est nettement l'appareillage
contrôlant la circulation des fluides (eau et vapeur) qui
est le plus souvent sujet à des pannes.
Estimation globale de la fiabilité
La première constatation à faire, c'est qu'aucune
des perturbations enregistrées n'est due à une
défectuosité dans la partie nucléaire.
Les événements constatés sont en eux-mêmes
banals. Ils se produisent quotidiennement dans toute installation
technique complexe, et les services de maintenance ont été
précisément mis en place pour y remédier
dans les meilleurs délais.
En ce qui concerne l'arrêt récent de la centrale
de Leibstadt, il est à classer parmi ceux qui concernent
la partie conventionnelle. Si la mise hors service est si longue,
cela est dû à la taille importante de la machine qui
doit être remise en état : il est facile de changer
un petit moteur, mais laborieux de réparer le stator d'un
alternateur de 1200 MW !
La deuxième constatation concerne le nombre et la nature
des pannes. Si l'on pense à la dimension et à la complexité
des grosses installations que sont les centrales nucléaires,
le nombre de défectuosités est remarquablement faible,
et elles sont - pour la plupart - de nature bénigne. L'avarie
du stator de Leibstadt constitue de ce point de vue une exception
par l'ampleur du travail de remise en état.
Conclusion
Les centrales nucléaires sont des installations remarquablement
sûres, tant du point de vue de la fiabilité technique,
que du point de vue des risques qu'elles font courir à l'homme
ou à l'environnement. Mais comment en convaincre le public,
quand certains milieux, relayés avec complaisance par les
médias, rivalisent pour peindre le diable sur la muraille
?
Chaque ingénieur, chaque ménage, est confronté
quotidiennement à de multiples pannes. Tout le monde
sait qu'aucune réalisation humaine n'est infaillible, et
il faut bien s'accommoder de l'imperfection inhérente à
tout instrument technique. Mais on ne parle pas des pannes courantes,
et il faut des coupures de courant massives et prolongées
pour qu'elles suscitent des réactions. Par contre, il suffit
d'un robinet défectueux dans une centrale nucléaire
pour qu'aussitôt la presse et la télévision
s'emparent de l'incident, et le grossissent de façon démesurée.
Il y a pourtant des activités humaines beaucoup plus dangereuses
: qu'on pense simplement que dans les mines de charbon, on dénombre
dans le monde quelques milliers de morts par année...
Des accidents de plusieurs centaines de victimes ne suscitent que
quelques lignes de commentaires, et sont oubliés le lendemain...
On souhaiterait plus de cohérence dans les appréciations !
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