Editorial
La récente panne d'électricité qui a paralysé
l'arc lémanique nous incite à développer
le thème de la sécurité d'approvisionnement,
un thème que nous avions brièvement abordé
dans le numéro 22 (Juin 2001) de notre Bulletin. Mais si
nous pouvions dire à l'époque que les surcapacités
alors disponibles étaient suffisantes pour garantir une alimentation
sûre, ce n'est déjà plus le cas aujourd'hui.
La longue coupure que nous avons subie a démontré
à nos concitoyens à quel point nous dépendons
de ce réseau qui conditionne la plupart de nos activités.
Nous souhaitons donc que les réflexions que la panne
en question a provoquées débouchent sur des décisions
susceptibles d'améliorer une situation qui va en se dégradant.
Un bref rappel et quelques définitions
Trois conditions doivent simultanément être satisfaites
pour que la sécurité d'approvisionnement soit
garantie:
- la présence de réserves de capacité de
production suffisantes, de façon à pouvoir
remplacer en tout temps une source défaillante, ce qui
implique un certain taux de "surdimensionnement",
- un maillage poussé du réseau de transport : une
interconnexion dense permet de diversifier les voies d'acheminement,
et donc de pallier facilement l'interruption d'un tronçon
de ligne de transport,
- des temps de réaction courts : les capacités
en réserve, ou les lignes non perturbées, doivent
pouvoir être opérationnelles rapidement, avant que
les déclenchements se propagent en cascade (effet
"domino" : la chute d'un élément de la
chaîne entraînant celle de tous les autres).
Nous allons commenter successivement ces trois conditions, estimer
à quel point elles sont satisfaites chez nous, et en déduire
quelle politique énergétique est susceptible d'en
être tirée.
Des réserves de production suffisantes
Nous constatons que la consommation d'électricité
augmente de façon continue dans le monde comme en Suisse.
Elle suit sensiblement l'accroissement de la population d'une part,
et celui du niveau de vie d'autre part. En Suisse, elle a été
de l'ordre de l'ordre de 2 % par an ces dernières années,
ou encore de 16 % de 1993 à 2003. Elle se situe dans la moyenne
européenne, entre la France (près de 4 % d'augmentation
entre 2003 et 2002) et la Belgique (0,5 % dans la même période).
Par ailleurs, il faut signaler que le citoyen suisse est plutôt
économe : la consommation par habitant en 2003 a été
de l'ordre de 7'000 kWh/an chez nous, contre 26'000 kWh/an pour
la Norvège et 16'000 kWh/an pour la Suède. Le climat
nordique explique en partie cette différence, ainsi que le
recours important au chauffage électrique, particulièrement
en Norvège. On parle souvent de la nécessité
d'économiser l'énergie, ce que personne ne conteste.
Le fait que la consommation augmente ne signifie pas que personne
ne fait des économies (au prix où l'on paie l'électricité
en Suisse, c'est un effort qui vaut la peine...), mais que l'augmentation
serait sans doute beaucoup plus importante si l'on n'en faisait
pas !
Or la capacité de production, elle, n'augmente pas. Rien
n'a pratiquement été construit chez nous durant la
décennie écoulée. La dernière mise en
service importante (centrale nucléaire de Leibstadt)
date de 1984. Le projet Cleuson-Dixence (1'260 MW), mis en chantier
à la fin des années 90, a connu les graves déboires
que vous savez, et n'a donc pratiquement pas pu servir.
Il résulte de ce déséquilibre croissant que
la marge de sécurité se réduit inexorablement
d'année en année.
Notons ici que, pour que la réserve de capacité
soit pleinement utile, elle doit être disponible en tout temps.
Cette exigence de disponibilité n'est nullement satisfaite
pour les sources éoliennes ou photovoltaïques : il n'est
pas possible de demander au soleil de briller ou au vent de
souffler quand nous en avons subitement besoin. Ces sources,
pour précieuses qu'elles soient, ne peuvent que servir d'appoint,
mais en aucun cas de base pour une alimentation de secours, tant
du point de vue de la disponibilité que de la puissance utile.
Un maillage poussé du réseau
Sur ce plan aussi, nous prenons du retard. Le seul projet d'une
nouvelle ligne à haute tension déclenche aussitôt
une avalanche d'oppositions bloquant les électriciens
les mieux intentionnés. Si notre réseau, heureusement,
est déjà fortement maillé, des points faibles
subsistent. Citons par exemple la fameuse ligne Galmiz-Verbois,
projetée il y a quelque chose comme une vingtaine d'années,
et qui n'est toujours pas achevée. Si Verbois est connecté
- enfin - au Valais par une ligne à 380 kV, le tronçon
entre Romanel et Galmiz manque encore.
Quant aux liaisons internationales, elles sont notoirement insuffisantes.
Quand on constate que le transit d'électricité à
travers la Suisse en 2003 a représenté les trois quarts
de la consommation nationale, on mesure l'importance des interconnexions
! Les points particulièrement critiques sont les liaisons
entre la France et la Suisse et entre la Suisse et l'Italie.
La monumentale panne en Italie de l'automne 2003, a mis en évidence
cette faiblesse : le déclenchement intempestif d'une ligne
à la frontière a plongé la péninsule
entière dans les ténèbres. Elle a montré
à quoi peut conduire une excessive dépendance de l'étranger
(l'Italie importe près de 20 % de son électricité).
Enfin, il faut mentionner l'intérêt de la proximité
relative des sources d'approvisionnement. Il est toujours avantageux
que le lieu de production soit proche du lieu de consommation :
on économise ainsi un transport coûteux et générateur
de pertes. Cela est vrai pour la plupart des produits, et aussi
pour l'électricité. Mais c'est particulièrement
important pour une source de secours : la proximité physique
évite les aléas supplémentaires inhérents
au réseau de transport.
Des temps de réaction courts
Pour être efficace en cas de perturbation, la mise en action
des réserves doit être la plus rapide possible, aussi
bien en ce qui concerne la capacité de production que le
transport. Plus l'intervention est rapide, plus le risque d'une
propagation intempestive de la panne est réduit. Nos centrales
hydroélectriques à accumulation jouent à ce
point de vue un rôle clé pour la sécurité
d'approvisionnement en Suisse et en Europe : elles peuvent être
mises en route et connectées au réseau en quelques
minutes. Le projet Cleuson-Dixence a été précisément
conçu dans ce but de fournir rapidement une puissance importante
en cas de besoin.
Les centrales à turbines à gaz peuvent aussi constituer
des réserves pouvant être engagées rapidement.
En ce qui concerne le transport, la rapidité de réaction
dépend de la conduite du réseau, et de son degré
de centralisation. Comme la mégapanne de septembre 2003 en
Italie a eu lieu en pleine nuit, la capacité de production
en Europe devait certainement être suffisante. C'est donc
au niveau de la gestion du réseau que le pire aurait peut-être
pu être évité. On peut vraisemblablement supposer
que le black-out lémanique de janvier 2005 résulte
d'une cause similaire.
La problématique des investissements
Comme nous l'avions mentionné dans notre Bulletin de juin
2001, ces conditions nécessitent une planification à
long terme. Les installations à mettre en oeuvre sont importantes
et demandent de longs délais, que les exigences accrues en
matière de sécurité et de protection de
l'environnement tendent encore à allonger.
De plus, par leur taille et leur complexité, ces équipements
impliquent des investissements lourds. Dans l'économie
actuelle, qui privilégie les résultats à court
terme, on peut se demander quel industriel, quelle entreprise osera
se lancer dans des opérations d'un tel poids, et à
si longue échéance.
Ces investissements devront être quelque part assumés
: la sécurité a un coût qui se répercutera
finalement sur le consommateur, mais celui-ci bénéficiera
alors d'une meilleure garantie d'approvisionnement.
Le dilemme coût – sécurité
Nous retombons ici sur l'une de ces contradictions dont notre époque
est coutumière, et qui consiste à vouloir en même
temps le beurre et l'argent du beurre. Dans toutes sortes de domaines,
nous voulons des services au prix le plus bas, tout en exigeant
qu'ils nous soient fournis de la façon la plus rapide et
la plus sûre. Et nous faisons de plus en plus souvent appel
à l'Etat pour résoudre les problèmes. Nous
oublions alors que l'Etat, c'est nous, et que c'est nous aussi qui
devrons finalement passer à la caisse.
En matière d'électricité, il faut se poser
la question de savoir si c'est le coût ou la sécurité
qui prime. Il est clair que le coût de l'énergie a
une influence sur les comptes d'un ménage ou d'une entreprise.
Mais il faut mettre ce coût direct en relation avec les coût
indirects provoqués par une panne. Pour un particulier, la
facture du courant consommé reste relativement faible dans
le budget familial, et les conséquences d'une coupure ne
sont pas dramatiques, à moins qu'on soit précisément
en train d'achever sur son ordinateur un travail important, qui
se trouve alors irrémédiablement perdu !
Mais pour une entreprise, qu'elle soit publique ou privée,
il vaut la peine de tenter un bilan, et de peser soigneusement les
avantages et les inconvénients dans ce compromis entre deux
exigences contradictoires. Nous estimons pour notre part que les
conséquences financières de pannes de longue durée,
comme celle que nous avons vécue récemment, sont plus
importantes que la "prime" qu'il aurait fallu acquitter
pour permettre au fournisseur de les éviter.
Il est certainement plus facile de gérer une situation
où l'approvisionnement est sûr et où les prix
sont stables, même si ces derniers sont en moyenne un peu
plus élevés que ce permettrait un équipement
moins poussé du réseau. La situation dans certains
pays en développement, où les coupures sont aussi
fréquentes qu'aléatoires, tend bien à
cette conclusion. Il n'y a d'ailleurs pas que le tiers monde où
le problème se pose : voir la crise californienne au tournant
du millénaire...
Et si nous ne faisons rien, le problème se posera aussi
chez nous !
Et l'ouverture du marché de l'électricité
?
Il est intéressant de constater que ce dilemme coût
- sécurité a été implicitement abordé
lors des débats à propos de la Loi sur le marché
de l'électricité, dont la première mouture
a été refusée en votation populaire. Les partisans
insistaient alors sur une baisse des coûts, les opposants
de leur côté axaient leur argumentation sur la sécurité
d'approvisionnement.
Il s'avère aujourd'hui que la question n'est pas aussi
simple ! Il n'est nullement prouvé que l'ouverture conduise
à long terme à une baisse des prix, ni qu'elle provoque
une dégradation de la sécurité. On comprend
que l'ouverture du marché conduise à une plus
forte variabilité des tarifs : le prix d'une denrée
dépend de l'offre. Mais si le consommateur en profite en
situation d'abondance, il est pénalisé en période
de pénurie.
Le rapport favorable entre capacité de production et consommation
en Europe étant en train de s'inverser, il n'est pas étonnant
que les prix aient tendance à monter. Des investissements
mal placés peuvent aggraver la situation, au lieu de la détendre.
Ainsi les parcs d'éoliennes construits à grands frais
en Allemagne peuvent expliquer, au moins partiellement, les hausses
de tarifs dans ce pays. Ce qui est une affaire de pure politique,
mais n'a rien à voir avec l'ouverture du marché !
Il en va de même pour la sécurité d'approvisionnement
: rien ne nous dit qu'elle sera compromise par une ouverture du
marché. Il est clair que suprématie du court terme
sur le long terme est un facteur défavorable de ce point
de vue, nous l'avons dit. Mais l'ouverture peut aussi se traduire
par une diversification des ressources et une collaboration internationale
accrue, ce qui va dans le bon sens.
L'ouverture du marché a donc des avantages et des inconvénients
qui doivent être pesés. Et d'ailleurs la loi, nouvelle
version, qu'on nous prépare, va plus dans le sens d'une réglementation
que d'une libéralisation, ce qui devrait rassurer certains...
Nous aurons sans doute l'occasion de revenir sur ce sujet controversé
!
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